mercredi 24 août 2016

Je parle de cinéma, parce que l'actualité, j'en peux plus…


… Serais-je envahi par l'àquoibonisme ? Quelque chose comme ça, oui…
Mais je voulais surtout parler de Cutters way.
Ceci date plus de deux mois mais comme le film repasse encore sur Ciné + Club, ça reste d'actualité.
CUTTER"S WAY (La blessure), ou comment une critique, et même seulement quelques lignes de présentation (comprenant qui plus est une faute de frappe) peuvent influer sur l'appréciation d'un film.
Au programme du dimanche 19 juin, Télérama présente Cutters way avec 3 T et en ces termes : « Tout est beau dans ce thriller qui va très vite, se mue en réflexion philosophique. On est subjugué par la sensibilité d'Ivan Passer. » Bon. Ivan Passer, inconnu, mais on va voir si "on" est subjugué. Je rate un peu le début, puis… euh… l'image est belle, oui, la lumière chaleureuse (et je suis a priori très sensible à la beauté de l'image)… mais le moins que l'on puisse dire c'est que ça ne va pas très vite… Ça se traine ? Pas vraiment non plus, ça discute… Plus un drame qu'un thriller, parce que ça ne thrille pas vraiment… Il y a un type, Alex Cutter (oui, comme un cutter), blessé à la guerre, borgne et boiteux, qui déteste tout le monde, sauf peut-être sa femme Maureen, que son copain beau gosse Rich a l'air d'aimer pas mal lui aussi, quand il ne couche pas avec des rombières pour quelques billets. Le beau gosse en question, c'est Jeff Bridges (mais bien avant qu'il ne soit le Dude du Big Lebowski… le film est de 81).
Bon… euh… je capte pas tout, je relis la notule… ça ne va décidément pas vite… Non pas que je tienne à des films speed à fond, mais quand on nous l'annonce… Bref, je laisse tomber.
Je retombe dessus le lendemain matin (oui, les gens, je suis à la retraite, you know…) Je rate encore le début puis surprise ! en posant un œil sur le programme du jour dans le même Télérama, je vois que le film n'a plus ses 3 T mais un mauvais point blanc dans un carré rouge, dont la signification signalétique est "à fuir" ! 
Comment un film peut-il perdre ses 3 T du jour au lendemain ?! (C'est un peu comme le triple A qu'attribuent ou enlèvent les agences de notation bancaire !)
Je regarde encore un bout, mais au p'tit déj', ça passe mal.
Ce n'est qu'une semaine plus tard que j'ai la clé de l'énigme avec la critique complète de Pierre Murat (dans le N°3467) qui dit en fait « Tout est beau dans ce thriller qui, très vite, se mue en réflexion philosophique… » Honte au claviste qui tape les notules de pages programme en piquant des mots au hasard dans la critique du critique. Ça n'explique pas quand même le chute des T. Je me force quand même à voir le film in extenso, ce samedi 25 juin, et… non, décidément non, je ne suis pas subjugué. Je m'emmerde. La "réflexion philosophique", je la cherche encore… Elle semble bien se résumer en une réplique d'Alex : je déteste les USA, Dieu n'existe pas, et "j'en veux" (des sous, de la bonne vie…) Quant à l'enquête policière, elle piétine (parce qu'il y a eu un meurtre et que se heurtent à ce sujet la paranoïa – ou la clairvoyance ? – d'Alex et la veulerie de Rich, sans omettre leur profonde connerie alcoolisée qui les incite à essayer de faire chanter le méchant qu'ils soupçonnent en lui envoyant des lettres avec dessus leur adresse et téléphone !) et finalement, le film s'effondre dans le ridicule avec la garden party du méchant attaquée par Alex le boiteux borgne à cheval comme un cow-boy !
Comme je fais partie du comité de sélection du FIFH, Festival International du Film sur le Handicap, je pourrais le proposer pour une "sélection spéciale handicap lourd".
Quant à Ivan Passer, il ne semble pas avoir fait ensuite grand chose qui subjugue "on". ("Nomad", film d'action plein de Mongols…? À voir peut-être…?)

Je n'ai pas de dessin adapté au sujet… je mets n'importe quoi sort de mes réserves…
 

Encore quelques considérations cinématographiques


Les seins des femmes ressemblent-ils à leur visage ?
Je me fais cette réflexion en regardant "La Maison des ombres" ("The Awakening", film "de fantôme" de Nick Murphy, 2011). Dans un plan (fugitif), on aperçoit (fugitivement) le profil d'un sein de Rebecca Hall alors qu'elle sort d'un bain et je me dis qu'il (le sein) a "le même profil" qu'elle (son visage)… disons "quelque chose de similaire dans la structure"… pas une évidence frappante… une sorte de flash intuitif.
Peut-on généraliser cette idée ?
— Ça demanderait une vaste enquête comparative.
— Je m'y mets tout de suite.
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JUDITH (film de Daniel Mann, 1966)
Sophia Loren passe (en short) dans le réfectoire du kibboutz.
Deux parmi les hommes attablés :
— Bah… C'est juste une autre fille.
— Ouais, comme un diamant est juste un autre caillou.
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NEW-YORK NE RÉPOND PLUS
Ça commence par un plan général où on aperçoit le World Trade Center, avec en surtitre : "New-York, 2012". Serions-nous dans une uchronie où il n'y aurait pas eu de 11 septembre 2001? Non, dans un film d'anticipation de 1975.
La suite est sans intérêt.
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NDE
Si Michel Houellebecq avait fait du rock au lieu de la littérature, ou en plus de la littérature, il serait peut-être un peu plus vivant. Ou alors il se serait suicidé avant 28 ans, comme tout le monde.  C'est que je viens de zapper de "Near death expérience" à "Vingt mille jours sur Terre". Le premier, c'est Michel Houellebeck filmé par Benoît Delépine+Gustave Kervern en 2014. Le second, c'est Nick Cave, filmé par Ian Forsyth+Jane Pollard en 2014 aussi.
Voir MH proférer son nihilisme de vieil enfant boudeur en polo de cycliste estampillé Bic pendant une heure et demi, c'est un peu lourd. Il faut zapper… Mais la bande-son est superbe, quand il se tait. Il le dit lui-même : « Tu parles trop et tu ne te suicides pas assez. » C'est en fait une sorte de définition du nihilisme : un truc littéraire, le fait de gens qui parlent (seuls) au lieu de se suicider. Des poseurs, des truqueurs. Même Céline. Cioran ? Au moins, Cioran, c'est drôle. Et Albert Caraco, lui, a eu la délicatesse d'attendre que son père soit mort pour se suicider. MH avoue quand même que prendre le monde au sérieux, c'est SE prendre au sérieux, et se prendre au sérieux ce n'est pas s'aimer… et même c'est ne pas s'aimer. À un moment, dans le film, il danse (s'agite, disons…) sur une musique rock, mais il n'a pas l'air de s'amuser. Il se prend encore au sérieux.
Et pendant ce temps la caméra capte avec insistance la beauté du paysage.
Insistante, la beauté. Insistante, la caméra. Insistante la beauté de la bande son (John Dowland ?)
Je remarque que, là aussi, dans une scène de nuit, la lune est pleine… Ah non, pardon, pas tout à fait… Gibbeuse, comme disait Lovecraft.
Avec tout ça, je n'ai rien dit sur Nick Cave et son film… faut que je le revoie…


mercredi 25 mai 2016

Quelques remarques sur quelques films, en vrac.


Bien que je sois à 90% allergique au cinéma français, il y a des exceptions. Ainsi je viens de revoir "Zazie dans le métro" (Louis Malle, 1960) et, coïncidence, je tombe sur ça, dans Le Livre des bizarres, à l'entrée "Suicides" (suicides bizarres, forcément), sous la plume de Jean-Claude Carrière :  En 1960, alors que Louis Malle tournait les séquences de Zazie qui se passent sur la Tour Eiffel, un homme se jeta dans le vide. Il se trouve que ses jambes passèrent dans le champ de la caméra. Ce plan est resté dans le film, mais à vitesse normale, on ne remarque rien – au ralenti, oui…
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J'ai appris récemment que le "plan américain", celui où les gens sont cadrés à mi-cuisse, a été inventé tout spécialement pour les westerns, pour bien mettre en évidence que les mecs se trimballent un colt à la ceinture (Cf. la marche des méchants à la rencontre de Gary Cooper dans "Le train sifflera trois fois" (Fred Zinnemann, 1952) par exemple.)
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— "Pacific Rim" (Guillermo del Toro, 2013), c'est Goldorak contre Godzilla.
— Plus exactement BEAUCOUP de Goldoraks contre BEAUCOUP de Godzillas !
— Gros ?
TRÈS gros !
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"Alphaville" (JLG, 1965), THX 1138 (George Lucas, 1971), Blade Runner (Ridley Scott, 1982), "1984" (Michaël Radford, 1984), Brazil (Terry Gilliam, 1985), The Island (Michael Bay, 2005), Wall-e (Andrew Stanton, Pixar, 2008)… Utopies, dystopies… Toujours le même schéma romantique : l'amour contre la raison, la poésie contre la rationalité.
— Et c'est pas bien ?
— Je me demande… C'est un cliché, en tout cas.
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Méchanceté gratuite. J'aime bien les films comme "L'Âge d'or" de Bunuel (1930) où on piétine des violons, ou comme "Mary à tout prix" (Farrelly's brothers, 1998) où on balance des chiens par la fenêtre… J'attends encore ceux où on lâchera Céline Dion du haut de la Tour Eiffel et où on brulera des footballeurs.
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"Les trois jours du condor" (Sydney Pollack, 1975). Génial ! Je ne l'avais jamais vu et je me suis retrouvé accro dès les premières seconde. La VO, ça aide… mais aussi il m'est venu à l'idée que depuis, on en a vu des thrillers politiques, avec trahisons et luttes secrètes entre agences gouvernementales US, et pourtant celui là fonctionne encore à 100%.
On ne fait plus de films de cette efficacité, mais seulement une IMITATION d'efficacité.
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J'ai retrouvé l'origine d'une phrase étonnante du détective dans un des premiers épisodes de Twin Peaks. « C'est donc ici que les gâteaux se rendent pour mourir… » C'est un pastiche de Rilke, disant de Paris : « C'est donc ici que les hommes se rendent pour vivre. »
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"Fenêtre sur cour" (Alfred Hitchcock, 1954). Qu'en dire qui n'ait déjà été dit cent fois ? Chef-d'œuvre, bien sûr. Film parfait. (Version restaurée.)
Grace Kelly, se défendant d'être trop parfaite pour James Stewart, argumente qu'on est tous pareils, les humains, on mange, on boit, on dort… Oui, elle faisait tout ça, sans doute, et avec beaucoup de chic, mais on ne me fera pas croire qu'elle faisait caca, aussi.
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Pourquoi, mais pourquoi, dans les "Star Wars", les Jedaï passent-ils leur temps à lâcher, et donc à perdre, leurs sabres-laser. Depuis le temps, ils auraient pu les équiper d'une dragonne ! (Il perdent aussi beaucoup de membres, mains, bras, jambes… Y a du complexe de castration là-dessous.)
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"L'Homme tranquille" (John Ford, 1952)… Tiens, moi qui me plains du machisme dans le cinéma jeune ou vieux, je suis servi, là… et pourtant j'adore ce film !
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dimanche 22 mai 2016

Bullit


La mise en scène, ça tient essentiellement à « l'art de trouver à chaque plan la place idéale de la caméra ». (Aurélien Ferenczi à propos de Polanski.)
« Dans la série télé, la mise en scène court après le scénario… » (J.B.Thoret). Du cinéma, on exige d'avantage, formellement, et même que la mise en scène suscite le scénario. Ou que la mise en scène raconte l'histoire et non l'illustre.
(J'aime bien quand les critiques de cinéma parlent d'autre chose que de l'histoire et des acteurs… parlent de plans, de cadre, de montage… de cinéma, quoi.)
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Je revois "Bullit" de Peter Yates (1968) et je me dis « la mise en scène est drôlement belle ». Pas seulement efficace ou impressionnante, mais belle. Et je ne sais pas très bien ce que ça veut dire, car il n'y a rien de spécial dans les angles, les cadrages, la lumière, la couleur, le mouvement, le montage. Rien d'exceptionnel dans chacun de ces domaines. Donc ce qui est beau, ce n'est pas l'un ou l'autre des éléments de la mise en scène, mais la mise en scène elle-même, la réalisation, c'est-à-dire la manière dont tous ces éléments sont agencés pour aboutir à une presque parfaite fluidité, presque parfaite lisibilité.
Une pure forme. Brillante.
Et pourtant on en a vu, depuis, des poursuites en bagnole à fond la caisse et montées comme des ânes, au point que celle de "Bullit", archétype d'un genre, semble pépère… et pourtant tellement évidente d'efficacité. Et puis la ville de San Francisco… La musique de Lalo Schiffrin. Le charisme de Steve McQueen…
D'accord, il y a quand même quelques trucs voyants : un plan où la caméra "passe à travers un mur", des coups de zoom (c'était nouveau) des perturbations de la perspective, de la profondeur, soit contrariée soit accentuée, question de focale.
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J'ai du écrire ça il y a deux ou trois ans. En revoyant le film, là maintenant en 2016, je me dis que oui, cette mise en scène est drôlement belle, un brio, une élégance faite de travellings fluides, de jeux de profondeur, de jazz cool (une flute "féminine"). Et la sobriété dans l'emploi de la musique : la fameuse poursuite automobile est sans musique du tout ! (Imaginez ce qu'on ferait maintenant de tonitruant… ou cette invasion de boucles rythmiques partout dans les films et les séries, artifice basique pour faire monter la tension). Cette fluidité est comme en accord avec les grosses bagnoles américaines de l'époque, qui flottent comme des bateaux… la caméra semble montée sur les mêmes suspensions, elle est d'ailleurs souvent embarquée. Pas de mouvements de grue gigantesques. On reste dans l'horizontale, à hauteur humaine autant qu'à hauteur automobile.
Avec ça, le charme un peu anxieux de Jacqueline Bisset, des filles en mini-robes et bottes de cuir mais pas d'hommes en pattes-d'ef… Ouf… Pas de téléphones portables qui raccourcissent le temps et interrompent les conversations au moment opportun-importun… Dans l'aéroport, on voit des bonnes sœurs mais pas de femmes voilées… (Et le méchant est monté à bord d'un avion avec un révolver sur lui !)
Et tout finit à la course sous le ventre des avions. (Comme plus tard, sauf erreur, dans "Heat", de Michaël Mann, 1996…)


Paru dans Psikopat

mercredi 18 mai 2016

Pleines lunes de l'Ouest sauvage, suite


Déjà que je déteste les films de prison, les films de guerre  et les films sur la drogue… Je vais finir par boycotter les vieux westerns que j'adore (je ne parle pas des westerns-spaghettis, je parle des vrais, John Ford, etc. )
Pourtant, déjà, il y a l'espace… "les grands espaces"… C'est là que l'Amérique invente LE cinéma.
Et puis il y a des cas. Dans "La Kermesse de l'Ouest" ("Paint your wagon", Joshua Logan,1969), Lee Marvin vieux, Clint Eastwood jeune, et Jean Seberg forment un ménage à trois en toute impunité. Mais bon, on était déjà en 69 et l'esprit hippie soufflait sur la Californique. (Et puis c'était une comédie musicale, celle-là même où Lee Marvin parle-chante "I was born under a wandering star"…) Mais à la fin, l'un part, l'autre reste – avec Jean Seberg, on le comprend.
Un autre, d'un genre différent, et qui m'a surpris. Dans "L'Homme de la loi" de Michaël Winner (1971), Burt Lancaster, marshal consacrant toute son énergie à l'application de la loi, avec une certaine rigueur, même, finit par abattre dans le dos un des méchants en fuite. Gasp. (Et pourtant, on n'est pas encore dans le spaghetti ni chez Sam Peckinpah…)
Et puis voilà que je tombe sur "Le Vent de la plaine", de John Huston (1959) et je ne sais plus quoi dire, devant une telle puissance cinématographique. Le racisme anti indien se montre en face, est (un peu) dénoncé, certes… mais on en tue quand même beaucoup pour éviter que la jeune indienne enlevée et élevée par des blancs quand elle était bébé, devenue Rachel, ne les rejoigne une fois révélée son origine.
— Je suis de leur race, dit elle, tentée par le retour à la tribu.
— Par le sang, oui, mais par rien d'autre, lui rétorque son frère d'adoption (Burt Lancaster encore). Et il n'a pas tort, c'est même une remarque assez moderne : un être humain est fait de sa culture plus que de ses gènes. À part ça, bien qu'elle ait été élevée comme sa sœur, il est totalement amoureux d'elle (mais… c'est Audrey Hepburn !). Sous sa pression (elle est sans doute aussi amoureuse de lui), elle va faire le coup de fusil contre les indiens de son ex tribu qui veulent la récupérer, allant jusqu'à abattre son propre frère indien.
Les scènes géniales se succèdent. La famille assiégée, entendant les chants magiques des indiens qui s'apprêtent à les attaquer, sortent le piano devant la maison et la mère joue un morceau – comme une "contre-magie". Les indiens reviennent et massacrent le piano !… (mais bien sûr se font descendre).
À court de munitions, Burt Lancaster récupère les soldats de plomb de leur enfance et les fond pour fabriquer des balles.
Dans chacun des épais volets fermés de la maison, il y a une meurtrière, mais elle a des proportions en largeur, formant dans l'écran de cinéma un sous-écran à travers lequel les blancs voient les indiens (et leur tirent dessus) – mise en abyme cinématographique.
Les indiens chassent un troupeau de vaches jusque sur le toit de la maison (qui est adossée à une butte, à demi enterrée, donc). Les blancs foutent le feu à la charpente !
Film "aux accents hallucinés" dit le dictionnaire Larousse des films. Film fou, oui ! (et encore, j'ai raté le début…). Mais voilà : c'est John Huston, pas un quelconque faiseur hollywoodien.
… Ensuite, je pourrais citer "La prisonnière du désert" ou "Les Cheyennes"… où John Ford se fait pardonner les massacres d'indiens de ses films précédents. Un film que Charlier et Giraud se sont passé en boucle, sans doute… (Cf. "La longue marche".)


samedi 14 mai 2016

FATUM CULTUREL


Tiens, pour changer un peu, je vais parler de cinéma. (Après tout, c'est le temps de Cannes…)
Depuis que j'ai plein de chaines télé cinéma, j'ai un peu l'impression d'être tombé dans un univers parallèle où il y a plein de films du matin au soir et du soir au matin.
Je vois ou revois pas mal de vieux films (années 40, 50, 60…), des westerns, des polars ou des comédies musicales, en particulier, mais pas que, et pas seulement des vieux. Et voilà que j'ai un problème avec ça…
Les films font perdurer tout un tas de vieilles lunes. Je ne parle pas du fait que dans neuf films sur dix, quand il y a une scène de nuit, la lune est toujours pleine… Je ne parle pas non plus des répliques qu'il faudrait interdire : « Je crois pas que ça soit une bonne idée… J'arrive pas à le croire… Alors, qu'est-ce qu'on a ?… Accrochez-vous ! (Variante : Accroche-toi !)… Je sais ce que tu ressens… (Variante : ce que vous ressentez)… Elle est pas belle, la vie ?!… Cerise sur le gâteau… » Etc. Clichés… détails superficiels…
Je parle du mélange de pulsions primitives, de superstitions et croyances basiques et de morale chrétienne que les films étalaient en leur temps et maintenant, rediffusés, reconduisent et revalident. Le patriarcat, le machisme, l'amour romantique, la sainte pudeur féminine, la femme fatale, la condamnation de la femme adultère mais la tolérance pour l'homme, attendre un enfant comme épanouissement suprême de la femme (ah, l'air ravi du jeune couple qui apprend qu'elle est enceinte !…), la vengeance, la culpabilité, la rédemption, la foi, la malédiction et la bénédiction, le sacré, le salut, les miracles (qu'on a aussi aux infos, dès qu'on extrait des ruines d'un séisme un survivant : « Un miraculé ! »), la chance et la malchance, le destin, le fatum ("un homme ne peut rompre avec son passé"), le sacrifice, le martyre, la nostalgie, les regrets, l'idée que ça aurait pu se passer autrement si…, l'espoir qui fait vivre et l'espérance de la vie après la mort où, bien sûr, on va retrouver ses parents et autres amis perdus, le jugement divin, le fantôme, l'âme ou l'esprit, le dualisme (âme et corps bien séparés), la vraie beauté qui est à l'intérieur, l'idéalisme, le finalisme, le libre-arbitre, la force, la toute puissance, la famille, la filiation comme critère qualitatif (« Il est de mon sang »), les rois, les reines, les princes et les princesses, la vaillance militaire, l'obéissance (« Nous ne faisons qu'appliquer les ordres »), l'honneur (de la patrie, de la famille, de l'armée), la noblesse du guerrier, la gloire (et encore, je ne regarde pas les films de guerre…), la fidélité, la trahison, le pardon, le serment inviolable, la sincérité qui fait tout pardonner, la rivalité fraternelle, le sauvage (mais le "bon sauvage" aussi), les races… la Vérité, le Bien, le Mal…
— T'as pas dit "Dieu"…
— Mais il est partout dans tout ça… à toutes les sauces ! Et dans la moindre exclamation, « Oh my god ! », même dans les pornos.
— Mais… tout ça, c'est humain, c'est la condition humaine, c'est universel…
— Généralisation hâtive. Dieu et tout ce bazar biblique, c'est le fond de sauce de notre culture, ce qui crame ou moisit au fond de la casserole… tout un être-au-monde (weltanschauung, comme on dit en philosophie) mortifère, destructeur, ou au moins pénible, avec lequel nous vivons depuis des milliers d'années… Ce n'est qu'une vision des choses, occidentale, judéo-chrétienne, platonicienne… on ne s'en rend même plus compte…
Un petit exemple que l'on voit dans nombre de films, pas seulement les anciens. Un type (costaud par définition) embrasse une femme de force, voire la viole un petit peu, et au bout d'un moment, domptée, celle-ci se soumet – et même jouit, et devient complètement amoureuse du type. Le discours sous-jacent est qu'il lui a fait découvrir ce qu'elle désirait sans le savoir. Ces vieux cliché machistes courent toujours, comme les autres cités plus haut, dans les films modernes, séries télé, ne serait-ce que parce que le cinéma se réfère au cinéma, mais aussi dans les romans à l'eau de nuances de gris, les chansons populaires, et aussi bien dans Shakespeare et autres classiques.
Pourtant, dans ces vieux films, il y a des trucs qu'on n'oserait plus faire de nos jours – les massacres de peaux-rouges, de bamboulas ou de niaqwés pratiqués sans états d'âme, par exemple. « On n'en est plus là… (quoique…) », mais les films sont toujours là, passent et repassent, nous les revoyons 50 ou 70 ans après, nos enfants mêmes sont susceptibles de les voir. La nostalgie et la qualité artistique justifient-elles cette permanence ? Ces films et autres ne font pas forcément l'apologie de ces tares ou de cet "être-au-monde" daté, mais ils les présentent et re-présentent, les recyclent et reconduisent et, partant, les revalident en permanence. (Le thème de la vengeance est indéfiniment réactualisé, encore et toujours vendeur.)
On finirait par se dire "c'est normal", "c'est dans les mœurs", "c'est la tradition", et puis ce ne sont que des films…
Mais qu'on ne me dise pas qu'on ne s'en porte pas plus mal. Si : on s'en porte plus mal.


mercredi 11 mai 2016

L'État providence d'urgence


Si nous sommes en colère, c'est aussi contre un État pas assez providence… qui ne nous a pas assez protégés. Ou trop…?
Le gouvernement et ses hommes politiques sont en question… trop occupés, semble-t-il à se précipiter sur les primaires, à baver sur les manifestants ou à vendre des armes aux pays du Golfe. C'est surtout notre rapport au gouvernement, aux gouvernants, à l'État, aux instances officielles en général qui est en question. Notre grosse perte de confiance, comme une maladie endémique. (Déjà quand la neige bloque les routes, on se scandalise : que fait le gouvernement ? L'État – papa/maman – n'est-il pas là pour nous protéger ? On paye des impôts, non mais sans blague !…)
L'état d'urgence rassure-t-il ou accroit-il la peur ? Ça dépend sans doute pour qui… Ce ne sont pas forcément les mêmes qui réclament la sécurité et ceux qui protestent contre les lois sécuritaires… De manière quelque peu simplificatrice, on pourrait dire que les gens de droite, très sécuritaires, sont rassurés par l'état d'urgence et les gens de gauche, extrême gauche, anars, tellement fans de leurs libertés, sont apeurés. À moins que ce soit (aussi) une question d'âge… Quand on est jeune on n'a peur de rien. Quand on a un boulot stable et des enfants, on demande plus de sécurité. Quand on est vieux, par contre, ça devrait être le contraire : passé 80 ans, on n'a plus grand chose à perdre.
L'État nous fait croire qu'il peut nous protéger absolument. Il devrait admettre que non. Ce serait finalement plus rassurant. Et puis on n'a pas besoin d'être rassurés, on n'est pas des bébés, on a besoin d'être renforcés. C'est un problème parce qu'on n'a plus confiance en l'État ni en l'armée ni en la police, trop facilement baveuse.
« Toutes ces mesures sécuritaires issues du "cirque médiatico-politique" prennent le pas sur les réformes de fond qu'il faudrait faire », dit-on aussi. D'accord, mais les réformes de fond, ça met dix ans à s'inventer et se mettre en place et une génération à faire effet. En attendant, faut bien des rustines – d'urgence – type "principe de précaution". (Et puis quand quelqu'un propose des trucs positifs, un vrai travail social sur le long terme, comme le revenu de base pour tous, on le traite d'utopiste rêveur naïf ou cryptocommuniste attardé. Cf. articles précédents sur le service civil et le serment de citoyenneté.)
Mais cette protection (sécurité) que nous réclamons a un prix en retour. Et quand il s'y met, l'État, vaillant, guerrier, on crie à l'atteinte à nos libertés, à notre vie privée. Est-ce le prix à payer…? C'est que la protection de notre vie privée s'oppose à l'exploitation et au partage de nos données personnelles : même si on les lâche sans prudence sur les rézosocio, on ne veut pas d'une NSA ni d'un FBI européen à même de fouiller dans nos ordinateurs et téléphones. (Pour un FBI, il faudrait déjà que l'Europe soit une fédération…)
Serions-nous illogiques ? Du type "faudrait savoir ce qu'on veut !"… Ça fait partie de la situation de double contrainte qu'on retrouve un peu partout, ce balancement entre besoin de sécurité et exigence de liberté.
Bilan
« Maigre bilan de l'état d'urgence », parait-il. Sans doute certains aimeraient-ils que la police déchainée ait fait des millions de perquisitions, d'arrestations, découvert des millions de caches d'armes… Ben non, quelques centaines, quelques milliers – c'est déjà pas mal.
C'est peut-être que la menace est très très bien cachée… ou alors qu'elle n'est pas si grave qu'on le croyait, finalement… qu'il n'y a pas tellement de terroristes potentiels en France… qu'on a déjà chopé le plus gros et qu'il faut attendre maintenant des retours de Syrie, des exilés de Molenbeek, des sortant de prison radicalisés…
Si l'état d'urgence a déjà permis d'arrêter plus de trafiquants de drogue que de djihadistes, il ne faut pas s'en plaindre. D'ailleurs ce sont les mêmes. Combattre le trafic de drogue ou combattre les djihadistes, c'est le même combat.
— Et les marchands de bougies à fondue, tu ne crois pas qu'ils ont un deal secret avec les terroristes ?
Leur argent
Les terroristes qui frappent ici en Europe, on ne pose jamais, me semble-t-il, la question de leur argent. D'où tiennent-ils le fric pour les armes, les explosifs, les faux papiers, les voyages en Syrie aller-retour ?
— C'est Daesh qui leur envoie des valises de billets gagnés par la vente du pétrole et des musées pillés.
— Tu es sûr ? Plus vraisemblablement, ici, en France ou en Belgique, ça vient du deal de drogue et de diverses rapines.
— S'ils étaient vraiment de bons musulmans, ils utiliseraient cette richesse à construire des mosquées et à aider leurs voisins, coreligionnaires ou non, dans les difficultés. Et non : ils achètent des armes pour tuer les mécréants.
— Sans doute parce qu'ils trouvent que les tuer avec la drogue ça ne va pas assez vite.
— Et puis faire le bien avec l'argent du mal, c'est immoral.
— Tu es sûr ?